Etre(s)-terre : d’une écologie de l’art à une écosophie de la vie, à propos du projet Etre(s) de Hugo Mairelle et Vincent Muller, publication éponyme, à paraitre, novembre-décembre 2020

Avec le projet Etre(s), Hugo Mairelle et Vincent Muller signent une oeuvre aussi photographique et  plasticiennne qu’elle est écologique et relationnelle. En effet, à travers un corpus d’images qui donne à voir la présence de corps dénudés, hiératiques, dont les visages sont recouverts de masques faits de ce qu’offre la terre au sein de paysages alsaciens et vosgiens investis pour leur qualité géographique ou symbolique, le projet Etre(s) se présentecomme une oeuvre collective résultant d’états de co-présence et dont l’enjeu de représentation concerne la diversité des modes de relations qu’instaure l’espace — territorial, physique et affectif — qui réunit l’être et le vivant. 

Le projet Etre(s) propose en effet la représentation d’une relation impliquée entre l’humain et un milieu donné, par l’intermédiaire d’un ensemble de vingt-cinq personnes, figures anonymes caractéristiques d’une humanité partagée mais ici solitaire et dépouillée des marqueurs d’une culture socialisée en ce que les corps sont symboliquement mis à nu, dans leur état d’êtres naturels et d’êtres renaturés ; représentation aussi d’une relation impliquée entre l’artiste du 21e siècle et son environnement local ;  relation encore entre le processus de création et le récit visuel qui en résulte, aussi poétique que politique.

Politique de facto parce que la réunion d’êtres humains qui délibèrent de leur place dans l’espace du vivant ouvre un espace symbolique pour un nouveau contrat naturel contemporain qui pourrait s’ajouter au contrat social de nos démocraties modernes et libérales mais qui, ethnocentrées et productivistes, sont comptables des crises environnementales caractéristiques du moment anthropocène et capitalocène que nous vivons. Poétique car l’acte créatif (du grec poiêsis, « création » et poiein, « faire », « créer ») est une opération qui transforme : à cet égard, les masques en tant qu’objets manufacturés font précisément oeuvre d’artefact le temps de la performance photographique, en même temps qu’ils sont autant d’objets naturels qui ont été laissés à la terre, qu’elle a transformés in fine à son tour. L’acte créatif transforme aussi en ce qu’il possède la fonction propre de modifier les représentations, en générant de nouvelles typologies d’images, en l’occurrence des images en capacité de développer une culture de la nature ou de la renaturation de la condition de l’être humain. De manière polysémique, ces représentations ont pour effet également, à travers un processus cognitif de réarticulation si ce n’est de transformation des points de vue, visant l’identification et la reconnaissance de l’individu dans les formes du vivant qui lui sont proches, de proposer de nouvelles manières de voir, en quelque sorte, de voir avec les lunettes du vivant.

Les images du projet Etre(s), à travers les paysages, les corps et les éléments naturels composant les masques dont certains possèdent une dimension anthropomorphe, participent en cela d’une médiation « écosophique », en ce que la notion d’écosophie postule la possible et nécessaire articulation « éthico-politique » d’une approche écologique transversale, tant environnementale, mentale que sociale, c’est à dire une écologie interdépendante qui relève à la fois d’une attention au vivant, d’une attention à l’individu et d’une attention au collectif. En cela, le principe écosophique nous fait envisager qu’« il n’y aura de réponse véritable à la crise écologique qu’à (…) la condition que s’opère une véritable révolution politique, sociale et culturelle réorientant les objectifs de la production des biens matériels et immatériels », et que « cette révolution ne devra pas concerner uniquement les rapports de force visibles à grande échelle mais également des domaines moléculaires de sensibilité, d’intelligence et de désir » (Félix Guattari, Les trois écologies, 1989).

Dans cette perspective, on comprend bien le rôle utile, en tant qu’agent aussi sensible qu’intelligible, que peut occuper une création artistique contemporaine, fut-elle artefactuelle, et éventuellement immatérielle ou décroissante, acquise aux enjeux environnementaux et consciente de l’état de son monde. Suivant la proposition guattarienne, qu’il convient d’actualiser en regard des soubressauts de notre 21e siècle, il n’y aurait en effet d’écologie de l’art efficiente sans que le geste artistique ne s’engage à nouer de relations entre un milieu situé, localisé, et les acteurs humains et non-humains de tout écosystème sensible et vivant. Ce faisant, l’oeuvre écosophique que constitue le projet Etre(s) va bien au-delà de l’art en tant que catégorie de l’activité humaine et au-delà même de la notion d’art visuel en tant que catégorie esthétique. En élaborant une géographie sensible et bio-diverse du territoire alsacien et vosgien parcouru du nord au sud et d’est en ouest, de la forêt du Nideck à la roselière des Rohrmatten, du rocher de Mutzig à la cascade de Soultzbach et au lac de Pierre Percée, entre autres contextes choisis pour la diversité de la morphologie des « régions naturelles » qui définissent les paysages, augmentés de la « géographie des corps » qui les ont temporairement épousés, et dans chacun desquels il est possible de se reconnaître, le projet Etre(s), en invitant à « être-terre », est une poétique et contextuelle réponse au fait qu’ « il manquerait à l’ontologie (l’étude de l’être) une géographie, et à la géographie une ontologie », dans la mesure où « l’être humain est un être géographique » (Augustin Berque, Écoumène, 1987-2015).  

Etre-terre : voilà en effet une manière d’Etre(s) à laquelle convoque auprès de futures communautés interprétatives et d’habitants cette oeuvre faite de complicités entre êtres humains et avec le vivant et dont chaque image est un appel à reconquérir l’espace de nos subjectivités environnementales et territoriales —  tant nous sommes sans aucun doute fait d’une part de la terre que nous habitons. Rappelons-nous alors, par l’intermédiaire du biologiste allemand darwiniste Ernst Haeckel, initiateur en 1866 du terme « écologie » (du grec oikos, « demeure »  et logos, « discours ») auquel renvoie la notion de milieu interprétée dans le sens d’ « habitat » ou de « maison », qu’il s’agit de « la  somme de toutes les relations amicales ou antagonistes d’un animal ou d’une plante avec son milieu inorganique ou organique, y compris les autres êtres vivants » et de « l’ensemble de toutes ces relations complexes considérées comme les conditions de la lutte pour la vie »  (in. Jean-Marie Pelt, L’homme re-naturé, 1977-1990).  

En cette fin d’année 2020, alors que la santé et l’organisation de la vie humaine à l’échelle planétaire ont été mises à rude épreuve par une épidémie mondiale en parallèle d’une déstabilisation continue des équilibres de la biodiversité et ce faisant de l’accroissement des consciences environnementales, Hugo Mairelle & Vincent Muller, avec leurs complices, promeuvent l’indispensable réarticulation de la place de l’humain parmi le règne du vivant, contre les attaques que son espèce inflige à son écosystème. C’est en cela que l’œuvre Etre(s), en plus de donner à voir une profession de foi manifeste pour ce qu’il y a de nature en chaque être humain, dit aussi, par les moyens de l’art : « Nous sommes la nature qui se défend. » 

Mickaël Roy, novembre 2020

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